le théâtre-monde

Virginie Frappart

Bigresse

Co-fondatrice de l’anticonformiste POL’n, la metteure en scène Virginie Frappart travaille la création avec un public de mineurs non accompagnés. Une aventure qui l’a bouleversée.

Pour les Nantais, elle n’est pas une inconnue. Comédienne et metteure en scène, directrice du groupe artistique Alice, Virginie Frappart est aussi la co-fondatrice de POL’n, lieu culturel incontournable de la cité des Ducs où l’expérimentation règne en maîtresse fantasque et humaniste. Elle pourrait parler des heures de création artistique, de fulgurances qui mêlent cinéma, théâtre et écriture, de ces « œuvres communes », ces spectacles qu’on crée « avec les gens, pas pour les gens ». De ces habitants du quartier devenus comédiens amateurs, le temps d’une aventure déroutante, loin du « formatage de certains professionnels ».
Mais depuis quelques années, la metteure en scène, pourtant aguerrie, a connu un bouleversement. « On réfléchissait depuis longtemps à la question de la diversité. Et la question des migrations m’interpelle, me concerne en tant que citoyenne ». À Nantes, à cette période-là, on entend dire que les migrants, en attente administrative, tuent le temps et l’ennui comme ils peuvent. Virginie Frappart observe « les initiatives balbutiantes », puis propose un atelier théâtre, comme une catharsis.  « J’ai toujours été persuadée que le théâtre était un formidable outil d’émancipation ». L’expérience lui donne raison, et le désir des uns et des autres, des ailes. En 2016, la CIMADE  , pour son festival Migrant’scène, cherche un collectif d’artistes pour un atelier d’expression artistique. Comédiens, militants associatifs, habitants curieux et mineurs non accompagnés (MNA), Virginie Frappart, avec Hugo Vercelletto de la Cie des Maladroits et Pierre Roba de la Tribouille, les réunissent tous. Un week-end. Deux jours qui vont changer des vies. « Ce sont de magnifiques rencontres. On perçoit tout de suite la grande puissance de ces jeunes. Et le théâtre est un superbe outil de démocratie : sur scène, on est tous égaux ». Aujourd’hui, la comédienne appelle cela « sa plongée ». Celle qui avait déjà travaillé sur l’exil découvre la réalité de la situation de ces mineurs. « On peut décider d’arrêter de faire l’autruche. Et en tant que metteure en scène, je pouvais au moins faire ça ». Elle fera davantage. Une véritable « épopée artistique » commence. De ces rencontres naît un spectacle, Et maintenant, ici, qu’est-ce qu’on fait (ensemble ) ?. Une question, brute, posée de but en blanc. Mise au travail un dimanche par mois. Cette « grande famille artistique » joue son spectacle depuis 2017, avec un groupe mouvant, composé d’une douzaine de MNA, et décline sa performance dans l’espace public. Virginie Frappart, chamboulée, deviendra un temps hébergeuse solidaire. Elle est aujourd’hui toujours marraine d’un jeune. « Je veux continuer à lui donner des armes pour qu’il puisse s’épanouir dans cette société ». Depuis octobre, elle donne également des cours de français à l’École Hors les Murs, et se fixe un nouvel objectif : la mise en relation des interlocuteurs. « Beaucoup de gens ont envie d’aider et ne savent pas comment faire ». D’autres projets se dessinent, autour du déracinement, de la double-culture. « Soit on vit entre nous, soit on s’ouvre. C’est la question passionnante de l’acceptation de l’altérité, et de la déconstruction de positions dominantes ». Pour 2019, elle espère une année qui sera donc riche d’un nouveau questionnement, Virginie Frappart envisageant déjà la prochaine création, où se mélangeront la danse, le théâtre, l’image et la musique : « Qu’est-ce qui fait spectacle, ici ? Et là-bas ? » En attendant, ici, l’artiste est heureuse de ce bouleversement. « Il y a un avant et un après. Je me suis laissée happer, ça m’a ouverte artistiquement. Et cela crée, pour tous, des liens affectifs structurants ».

Elsa Gambin

* La CIMADE est une association qui a pour but de manifester une solidarité active avec les personnes opprimées et exploitées. Elle défend la dignité et les droits des personnes réfugiées et migrantes, quelles que soient leurs origines, leurs opinions politiques ou leurs convictions.