8
octobre
2019

ANTI-HÉROS À LA NANTAISE

Artiste vidéaste, metteur en scène et scénographe, Pierrick Sorin s’est fait remarquer dès le début des années 90 avec son œuvre Les réveils (1988) où il se filme pendant 2 mois, au réveil donc, et où il déclare qu’il est fatigué. Alors oui, dit comme ça, ça n’a pas trop de gueule mais quand Monsieur Sorin s’empare du sujet, ça ne fait pas le même effet ! Cet été, dans le cadre du Voyage à Nantes, l’artiste internationalement reconnu investit 8 hôtels avec ses théâtres optiques intitulés Hôtels et faunes. Humour et dérision garantis et une occasion pour lui tirer le portrait.

Pierrick Sorin est fils unique et, très tôt, il commence un travail de dessin et d’écriture. « Je crois que j’ai développé ma créativité du fait que j’étais seul. J’avais une vie dans l’imaginaire, voire je me créais des personnages fictifs pour dialoguer vu que je n’avais ni frère, ni sœur (…) et je n’aimais pas trop parler avec mes parents ». Pourtant, ses premiers films, il les réalise avec la caméra Super 8 de son père, qui en faisait en amateur. « Mon père n’était pas un artiste, il était fonctionnaire et faisait de la photo dans un laboratoire de la SCNF tenu par une association de cheminots. Vers 8/9 ans, j’y allais pour faire des tirages photos. Mes parents étaient communistes et, à cette époque-là, ils s’intéressaient à la culture (les communistes, NDLR !). »

Bac en poche, il se tourne vers des études à l’École Normale pour devenir instituteur.

« Je n’ai pas pris la direction d’étude d’arts tout de suite, je viens d’un milieu où le schéma était plus de devenir fonctionnaire qu’indépendant ou artiste. » Mais Pierrick ne fait pas ça par hasard. Très tôt, vers l’âge de 7/8 ans, il pense qu’il y a un truc à inventer, un autre rapport pédagogique à mettre en place, plus vivant. « Après 2/3 ans d’enseignement, et alors que j’aimais ça, je me suis dit que je pouvais décider de m’orienter vers autre chose que le schéma qu’on m’avait mis en tête ». Et ce sera donc les Beaux-Arts, en parallèle de son travail d’instituteur en maternelle « parce que j’étais trop nul en maths pour m’occuper de primaires ». Une nouvelle vie faite de peinture et de sculpture jusqu’au jour où, organisant une projection en cachette pour ses potes, elle prend un autre tournant. « Je n’osais pas trop montrer mes films parce qu’ils étaient pourris techniquement. Mais ça a plu et un prof, Jacques Sauvageot, un mec de mai 68, est passé par là. Il m’a dit d’arrêter tout de suite la peinture… que ça, c’était beaucoup mieux. » Banco ! Pierrick développera dorénavant cette écriture personnelle d’auto-filmage qu’on lui connaît. Sauf que sorti des Beaux-Arts, il se dit qu’en fait, il veut faire du cinéma !
On pourrait dire : « Hé ho ! Pierrick, t’abuses ! » mais en fait non ! Car la démarche de Pierrick Sorin fonctionne en dialectique platonicienne. « On arrive à un but, non pas directement mais par des jeux de ratages, de contradictions et finalement les choses vont quand même là où on veut » dit-il en parlant de son travail mais cela s’applique aussi très bien à son parcours.

Comme des « ratages » qui enrichissent un peu tout sur leur passage.

En 1995, avant de se rendre compte que ça existait déjà, il invente les théâtres optiques. « J’en ai réalisé pour les Galeries Lafayette (…) et quand le directeur est allé au Théâtre musical du Châtelet, il est venu me chercher. J’ai fait 8 mises en scène d’opéra. » Les procédés qu’il met en place lui ouvrent donc la porte du spectacle vivant, après celles des musées d’art contemporain et autres galeries. « Je n’ai jamais fait de démarche, c’est venu tout seul, comme ça ». Et même des producteurs de cinéma… « mais je ne me sentais pas prêt. Du coup, j’ai décliné à chaque fois ce que je regrette un peu ! J’étais tout le temps appelé pour des expos et je me sentais plus à l’aise là-dedans. »

Il faut dire que Pierrick Sorin est un personnage. Cet ancien instit’ qui fabrique des théâtres optiques tout en étant nul en maths, rencontre également un certain succès en créant des films où il incarne une certaine forme d’anti-héros. « C’est en accord avec ma personnalité d’avoir un personnage qui rate un peu les trucs parce qu’avant, je me trouvais tout le temps nul, alors que pas tant que ça ! »
Entre commandes et réalisations plus personnelles, Pierrick profite des contraintes pour enrichir ses propos. « Lorsqu’il y a un élément perturbateur (un titre, un espace – NDLR), j’essaie de le récupérer et ça permet d’aller ailleurs. Je pars de l’idée que notre imagination, si elle n’est pas contrainte, est vite stéréotypée. Alors que s’il y a des trucs qui viennent perturber, ça oblige à aller chercher autre chose, comme dans la vie. Après, ce n’est pas genre il y a un coup de vent et je vais par-là, c’est toujours ma dialectique platonicienne. »
Pour le Voyage à Nantes, c’est le titre général Hôtels et faunes qui a « modifié » les pièces. « J’ai imaginé des saynètes décalées en rapport avec les univers des hôtels. J’avais des titres pour chacune mais pas pour le global. Je me suis dit qu’il fallait le mot « hôtel » et comme on était au téléphone… J’ai donc rajouté de petites cornes à mes personnages pour en faire des faunes de la mythologie grecque. (…) Je me suis dit, ça va être marrant parce que ça crée une ambiguïté.

Une nana qui dit à son copain « tiens, j’irai bien voir Hôtels et faunes… » il va lui dire quoi ?

Tu veux voir quoi sur ton téléphone ? (…) Ils vont se rappeler du titre parce qu’il y aura eu un ratage sur la communication à cause du jeu de mots. » N’hésitez pas à parcourir la ville pour aller à la rencontre de ses saynètes ludiques et drôles, inventives et accessibles à tous.

Valérie MARION

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