5
mai
2020

Aurélie

Aurélie, restauratrice à Nantes, confinée avec Mila (6 ans), Oscar (17 ans) et Maxime.

Je m’appelle Aurélie, j’ai fêté mes 46 ans le 3 mai et 40 ans de vie à Nantes à la fin de l’année. Je suis accrochée à ma ville comme une bernique, je l’ai arpentée dans tous les sens, j’y ai fréquenté plein de milieux, rencontré plein de gens qui ont chacun laissé leur trace, commencé plein de cursus universitaires, pratiqué une grande diversité de métiers, expérimenté une large disparité de degrés de réussite.

J’ai monté un petit restaurant végétarien dans le quartier des Olivettes. Il s’appelle Bad hunter « piètre chasseur », selon le principe qui consiste à croire qu’être moins bon dans un domaine pousserait à développer des talents, si tant est qu’on en ait, dans d’autres. En bref, faire (le mieux possible) avec ce que l’on a. J’ai convaincu un investisseur capital, Gilles (mon père) et Julia de me suivre et nous avons ouvert le 31 août 2017. L’idée improbable, c’était de fédérer autour d’une cuisine végétarienne sans perdre les carnivores en route. Et ça a pris ! L’équipe s’est transformée en une famille avec Bertille et Laurie, la cuisine a trouvé son identité à travers des plats savoureux, gourmands et réconfortants, préparés avec des produits de qualité, bio, locaux et raisonnés à un prix très abordable. L’été 2019, nous avons obtenu l’exploitation de L’Absence, le chewing-gum bleu de l’ENSAN. Notre petite troupe a accueilli Gilles en chair et en os, Emma et Clémentine.

Le 14 mars, l’annonce de la fermeture nous a sidérés. Avec Swann, fraîchement arrivé en cuisine, nous avons préparé tous nos légumes reçus la veille pour un gros coup de lacto-fermentation, (vivement la réouverture pour pouvoir vous faire goûter ces merveilles qui patientent sur les étagères), partagé les denrées périssables, purgé les pompes à bières, nettoyé et fermé le restaurant et le bar. Tout le monde est rentré chez soi en chômage partiel, sauf moi (seule travailleuse non salariée), qui ne touche que les IJ de garde d’enfant à domicile.

Depuis, je suis confinée à 345 mètres du restaurant, dans la petite maison confortable rénovée avec mon architecte de Maxime qui télé-travaille. On n’a pas à se plaindre. Mes journées se déroulent entre Mia, 6 ans, qui ne veut plus s’habiller mais apprend à lire et Oscar, qui n’a plus à passer son bac, mais doit monter des dossiers qui détermineront sa vie future, et puis la cuisine. Et là, on y passe du temps, on expérimente des trucs insensés, on fait du tofu, pour dire ! J’écris un texte pour BIGRE. On découvre nos voisins, un élan solidaire s’est emparé de notre petite copro’. On essaie comme on peut de tirer profit de cette expérience inédite.

Nous n’avions pas du tout anticipé l’éventualité radicale de la fermeture. Nous étions tellement collés au calendrier dans l’attente du 15 mars, jour de retour du beau temps et de l’affluence sur la terrasse de l’Absence pour renflouer une trésorerie déjà mise à mal par un hiver super pluvieux et assez morose. Ça tombait plutôt mal. J’ai fait toutes les demandes d’aides imaginables, reporté toutes les échéances possibles. Et ma banque a refusé un prêt garantit par l’État. La réaction de colère passée, j’ai réalisé que la situation était complètement absurde : pour décrocher un crédit qui finance les dettes générées par cette crise, il faut justifier d’une augmentation du chiffre d’affaires futur (dans une perspective d’avenir très menacée pour notre profession) pour adapter sa capacité de remboursement dans un contexte d’endettement déjà élevé ! Bref, c’est s’endetter pour combler un découvert.

Donc ma solution c’est de tout geler, survivre grâce aux aides et attendre la réouverture. Mais les clients, reviendront-ils ? On peut se poser la question du retour du public rincé par les baisses de revenus avec un moral en berne après 2 mois de confinement anxiogène. Et comment adapter les petits établissements aux nouvelles contraintes de distanciation ? Va-t-on devoir investir dans de nouveaux équipements coûteux et impraticables en Plexiglas, au profit de l’industrie pétrochimique ? Comment va-t-on pouvoir gérer ce nouvel antagonisme entre la simplicité des relations amicales et la sécurité des gestes barrières ?

Ce temps disponible que ce confinement nous oblige à prendre nous permet de réfléchir à de nouvelles façons d’aborder le monde qui nous entoure. La couverture du 1 ce matin est : « Et maintenant, on change quoi ? » Les absurdités de notre monde sont mises à jour. Bien sûr, on n’était pas vraiment dupes, ça fait bien longtemps qu’on privilégie le local, raisonné, bio, qu’on évite les aliments transformés et industriels. On fait juste preuve de bon sens. On n’a pas envie de s’empoisonner ni d’engraisser les puissants.

Mais cette crise révèle les dysfonctionnements du système. Elle ravive l’espoir que l’on peut intervenir dans ce changement, que nous serons plus nombreux à y croire. Alors, cette période est étrangement désespérante et enthousiasmante à la fois. Vers quel « après » nous dirigeons-nous ?
Il va falloir agir. Il va falloir choisir son camp.

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