5
mai
2020

Erwan

Erwan, confiné avec femme et enfants en appartement, professeur d’histoire géo au lycée.

GARDE-CORPS

Vendredi, 18h10, « Papayou » retentit dans la rue de la barillerie, rue piétonne traditionnellement noire de monde à cette heure-là. L’enchaînement avec le « Jukebox babe » d’Alan Vega n’est pas franchement évident mais crée son petit effet. « Carlos ! » s’écrie le voisin d’en face, au 4e étage. Jusqu’ici, celui qui vient de remporter le point n’était qu’une silhouette vaguement familière.
Depuis le début du confinement, il participe comme une douzaine de balcons au blind-test hebdomadaire que j’organise avec ma compagne et mes deux enfants. Les thèmes sont généralement liés à la crise sanitaire que nous vivons : ce jour-là on célèbre les chanteurs et chanteuses mort(e)s (Christophe n’en fait alors pas partie). La semaine suivante, l’ordre du jour est le confinement, suivront les animaux, le corps ou encore le temps qui passe. Un simple morceau de carton accroché au garde-corps le matin signale aux joueurs potentiels la tenue d’un blind-test le soir même. À 18h, une musique un rien ringarde en guise de générique improbable indique au voisinage que le jeu est sur le point de débuter. Les enceintes ont été rapprochées du balcon. La playlist est prête. Les portes-fenêtres s’ouvrent une à une, on se salue, on se sourit, on discute un peu, on commence tranquillement à se connaître.

Le « fan » de Carlos s’appelle Simon, vit avec ses deux colocataires avec lesquels il participe assidûment et brillamment au jeu. Plus bas, à droite, Marie s’illustre plutôt sur les Talking Heads ou Kraftwerk, son voisin Stéphane, au deuxième, est incollable sur les années 80. À notre droite, Pauline, elle, est plutôt spécialiste de la scène actuelle : PNL, Angèle… À notre gauche, Thomas, une seule défaite au compteur, brille par sa vaste culture musicale, des Musclés à Joy Division, c’est dire. Plus haut, sur notre gauche, dans un angle mort, le mystérieux Federico est un joueur émérite. Je ne sais toujours pas à quoi il ressemble. Et puis il y a Pierre, Astrid, Manon, Fanny, Janick, Aude & Léo…

Les blind-tests ne sont pas une nouveauté pour moi. J’ai l’habitude d’y participer dans des bars de Nantes, quand ceux-ci sont ouverts. Il existe plusieurs raisons de se rendre à un blind-test : montrer sa science musicale, retrouver des amis, chanter, danser, rigoler, boire un verre, rencontrer du monde. Trouver le nom d’un obscur chanteur ou d’un « one hit wonder » oublié est toujours une petite satisfaction personnelle, bref et ridicule moment de gloire. Il m’arrive aussi d’en organiser, le plus souvent dans le lycée dans lequel j’enseigne, lors de la fête de fin d’année scolaire (mais probablement pas cette année…). Même si je ne partage pas toujours les goûts de mes élèves et étudiants, je profite de l’occasion pour leur faire connaître quelques uns de mes groupes fétiches, même si ce sont souvent mes collègues qui raflent la mise.

La parenthèse —espérons qu’elle en soit une, du confinement conduit chacun à s’adapter et à faire de cette expérience le moment le moins inutile et le plus agréable possible. Frustré professionnellement par mes laborieux échanges d’emails avec mes élèves afin d’assurer la « continuité pédagogique », coupé de mes proches et amis autrement que par mon smartphone, le blind-test me permet au moins d’interagir avec des personnes physiques. Le blind-test n’a certes pas grand chose à voir avec mon métier, le public n’est pas le même, les attentes sont bien plus légères mais l’échange est là. Avec nos voisins nous envisageons de nous retrouver à la fin du confinement afin de mieux nous connaître et initier un semblant de vie de quartier dans une rue beaucoup trop passante habituellement pour la rendre possible.

« Joe Dassin ! », crie depuis la rue, Alex, joueur de passage, avant de filer, nous dit-il, travailler au C.H.U. … La crise sanitaire se rappelle à nous. On fait les comptes, on applaudit les scores de chacun, Thomas a encore remporté la mise, de peu. On se salue, on prend rendez-vous, on referme les fenêtres, confinés.

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