7
avril
2015

FAMILLES : TOUTES DIFFÉRENTES, L’AVIS D’EXPERT 2

L’avis de Laurence THIERRY, Assistante sociale & Thérapeute familiale

L’évolution des différents schémas familiaux se fait-elle ressentir dans votre travail auprès de vos jeunes patients ?

Oui, l’évolution des différents schémas familiaux se fait sentir dans ma pratique auprès des jeunes patients. L’unité d’adolescents dans laquelle j’exerce est un reflet de la société avec ses problématiques les plus prégnantes, un peu comme si elles étaient sous une loupe.
Il est vrai que nous rencontrons par le biais des hospitalisations bon nombre d’adolescents qui vivent dans des familles dites « recomposées ». Mais là encore, ça n’est pas le fait de vivre dans une famille recomposée qui fait nécessairement difficulté. Certes cela va demander au jeune des adaptations, mais beaucoup de choses vont se jouer autour de la capacité de ces familles recomposées à recréer autour de l’enfant ou l’adolescent un climat serein, suffisamment sécurisant, où il pourra s’exprimer librement y compris pour dire avec colère, et parfois “à coup de boutoir”, ses craintes. Cela suppose donc la capacité des parents à entendre et à encaisser les remarques mêmes celles cinglantes….C’est souvent la “compétence” de l’entourage à proposer un environnement et des remaniements cohérents et de bon sens qui peut  permettre à l’adolescent de se retrouver dans la nouvelle constellation familiale qui l’attend.
Seulement 50% des adolescents qui sont hospitalisés ont des parents séparés ou divorcés.
Mais il est important de rappeler que c’est la perte des repères qui peut créer des troubles plus ou moins profonds chez l’adolescent.
Tout en sachant que la séparation de parents en conflit permanent peut également permettre une vraie bouffée d’oxygène pour l’adolescent ou l’enfant qui vit des tensions au quotidien.

Si avoir des parents divorcés, ou évoluer au sein d’une fratrie recomposée semblent aujourd’hui tout à fait accepté, qu’en est-il du discours sur les familles monoparentales et/ou homoparentales ?

À quel âge l’enfant, ou l’adolescent semble-t-il le plus fragile pour assumer sa famille atypique ?

Je ne sais pas s’il y a véritablement un âge pour “assumer” une famille atypique.
Tout d’abord qu’est-ce qu’une famille atypique aujourd’hui ? Je vois parfois des familles dites traditionnelles avec un père, une  mère, des enfants, mais qui ont un fonctionnement pour le moins…particulier. Tout dépend du degré de dysfonctionnement naturellement. Je pense à cette famille “traditionnelle” qui avait supprimé toutes les portes de leur maison y compris celle des toilettes…
Je suppose que l’adolescence est un âge plus à risque dans le sens où il  a besoin de se sentir appartenir à un groupe et n’aime pas trop se démarquer ouvertement. Le regard de ses pairs,  de ses “potes”, le touche particulièrement à cet âge. C’est l’âge où il s’identifie fortement à d’autres et où il peut  se sentir en décalage. C’est aussi le moment où l’adolescent porte un regard particulièrement critique et souvent agacé sur sa propre famille ! S’il sent la sienne avec d’importantes fragilités, il osera peut être moins l’attaquer…
Un enfant élevé par deux femmes peut ne pas se sentir différent des autres pendant un long moment. Naturellement, il va bien finir par identifier que chez lui les choses ne sont pas organisées de la même façon. C’est le regard des autres sur sa “famille” qui peut susciter chez lui gêne ou angoisse, et non son propre regard. Mais il peut aussi faire de cette différence une force.
J’ai souvent entendu une psychologue rappeler que ça n’est pas la question du sexe qui fait la différence mais bien la question du mode de relation.
Quoi qu’il en soit, pour l’enfant puis l’adolescent, le respect des espaces, de la pudeur, de son intimité, sont des notions tout à fait  primordiales pour son équilibre psychique et cela vaut pour tous les types de familles, “traditionnelles” ou pas.
L’enfant puis l’adolescent ne doit pas avoir accès à “l’intimité” de ses parents peu importe leurs choix de couple.
S’il y a des dysfonctionnements avec des frontières floues et peu étanches (cf : l’exemple plus haut), l’adolescent va souvent mettre en parole et plus souvent encore en actes (fugues, absentéisme scolaire)  le fait que cela le blesse. C’est parfois  à ce moment-là que nous les rencontrons en hospitalisation.
Je suis toutefois étonnée par la capacité de ces adolescents à accepter les choix de vie de leurs parents. L’important c’est la possibilité pour les parents et l’adolescent de dialoguer, de faire circuler la parole y compris par le conflit et les “coups de gueule” d’ailleurs : si le lien est solide c’est sans risque.
Certains jeunes vivent-ils cette « différence » comme une fierté, comme quelque chose qui peut potentiellement renforcer leur personnalité ?

N’est-ce pas le regard des autres, l’école, la société, qui peut renvoyer à quelqu’un sa « différence familiale » ? En d’autres termes, sans l’influence environnementale, ou sociétale, tout un chacun pourrait-il s’épanouir sans obstacle au sein de n’importe quel schéma familial ?

Certes le regard des autres est crucial notamment à certains âges notamment à l’adolescence ; plus âgé il est parfois possible de mettre ce regard un peu à distance.
Toutefois en dehors de ce que la société peut renvoyer, l’adolescent, et parfois même le jeune enfant, peuvent sentir profondément certains dysfonctionnements. Ce qui se passe dans les familles se fait souvent hors regard de la société, dans les murs des maisons une fois les portes fermées. Et même sans le regard des autres, un adolescent sent les différences familiales : la maladie mentale d’un parent, une famille où on ne reçoit jamais personne car l’extérieur est vécu comme menaçant, un père ou une mère extrêmement isolé(e), etc.
C’est pourquoi il  me semble que l’on ne peut pas nécessairement s’épanouir au sein de n’importe quel schéma familial. Pas en termes de structure de la famille ou du sexe des parents ou autre, mais bien en termes de dysfonctionnements intra-familiaux. Encore que certaines personnes, “résilientes”, s’en sortent plutôt bien à l’âge adulte : elles portent un regard distancié mais incisif sur le fonctionnement de leur famille. Je pense à Delphine de Vigan et à ce qu’elle narre dans son livre “Rien ne s’oppose à la nuit” par exemple.

Les dysfonctionnements familiaux majeurs ne sont-ils pas la résultante d’histoires de vie individuelles et non le fait d’une constitution familiale « hors norme » ?

On ne s’associe pas en couple par hasard. Certains systémiciens ou sociologues en parlent bien. La construction du couple est la résultante de bien des paramètres dont le principal demeure l’histoire de vie propre à chacun ; il est alors plus que probable que chaque couple va constituer par la suite une famille au fonctionnement spécifique, avec des valeurs propres. Cela se fait plus ou moins consciemment.
Les parents ont souvent des souhaits, des aspirations pour leurs enfants. Si les enjeux sont trop importants, si les enfants viennent trop “réparer”, alors des symptômes peuvent surgir.
D’un autre côté, les choses ne sont pas inscrites définitivement dans le marbre et heureusement. A partir d’un vécu douloureux, certains couples constituent des familles “fonctionnelles” où chaque membre est reconnu dans ses compétences, où l’on tient compte des émotions des uns et des autres.

Selon vous d’ailleurs, la famille nucléaire est-elle encore une « norme familiale », un idéal pour vos patients ?

Je suis souvent surprise durant les entretiens avec les familles de constater combien les adolescents ont envie de vivre au sein d’une famille “standard” avec des échanges, des complicités brefs avec des liens relativement harmonieux. Souvent ces adolescents ont des désirs très classiques – bien légitimes- à savoir vivre au sein d’une famille apaisée avec des parents suffisamment heureux, à qui ils peuvent s’identifier, à qui ils peuvent faire confiance. Ces adolescents ont besoin de sentir qu’ils peuvent s’appuyer sur des parents solides.
Très souvent au cours des entretiens, ce sont les adolescents qui revendiquent le fait de prendre au moins un repas avec leurs parents notamment lorsque ces derniers sont très absents, très occupés ou préoccupés par leur travail  par exemple. Ce sont eux encore qui sollicitent leur père, leur mère afin de savoir qui ils étaient au même âge qu’eux.
L’adolescent a besoin de se construire son propre roman familial, a besoin de faire des liens et de se sentir appartenir à une histoire, même complexe.
Cet adolescent a besoin de limites et de fiabilité qu’il vive avec deux femmes ou deux hommes ou avec un père et une mère. Il a besoin de sentir que parce qu’il est aimé on ne le laissera pas faire n’importe quoi. Il doit sentir  qu’un minimum de filet de sécurité est en place.
De fait, si les parents vont bien, l’adolescent a davantage de chance de pouvoir se séparer et grandir tranquillement. Aucune histoire familiale n’est simple : toutefois si le ou les parents sont à peu près au clair avec leur propre histoire, si certains “comptes” ont été soldés, l’adolescent trouvera un équilibre et cela peu importe le modèle familial. L’adolescent a besoin de sentir que ses parents peuvent tenir debout solidement sur leurs deux jambes. Il tentera d’ailleurs de vérifier comment ses parents répondent à ses demandes parfois envahissantes et pénibles !
Naturellement il serait tout à fait illusoire et délétère de faire croire à un enfant que la vie est un long fleuve tranquille où tout est rose et facile. Cela serait le mettre dans une situation terrible pour lui.
En tant qu’adultes, le meilleur service que nous puissions rendre à nos enfants est de régler ce que nous avons à régler tant que nous sommes sur terre ; autrement ce sont nos enfants qui s’en chargeront.

 

Propos recueillis par Elsa Gambin

 

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