3
février
2015

L’AVIS DU SOCIOLOGUE

Système de notation décrié, Réseau d’Éducation Prioritaire, égalité des chances… Tristan Poullaouec, maître de conférences en sociologie à l’Université de Nantes, chercheur au Centre nantais de sociologie (CNRS) et spécialiste de l’éducation nous éclaire de son savoir sur ces questions !

« UN ÉLÈVE DONT LE PÈRE EST ENSEIGNANT A 14 FOIS PLUS DE CHANCES RELATIVES D’OBTENIR LE BACCALAURÉAT QUE CELUI DONT LE PÈRE EST OUVRIER QUALIFIÉ »

Où en est-on aujourd’hui du processus de démocratisation scolaire ? L’idée relève t-elle toujours de l’utopie ?___L’école française va mal : les inégalités scolaires n’ont pas bougé depuis un demi-siècle et l’élargissement de l’accès aux savoirs est bloqué depuis au moins quinze ans. D’un côté, la quasi- totalité des parents souhaite aujourd’hui que leurs enfants obtiennent le baccalauréat. De l’autre, d’après les services statistiques du ministère de l’Éducation nationale, « un élève dont le père est enseignant a 14 fois plus de chances relatives d’obtenir le baccalauréat que celui dont le père est ouvrier qualifié ». Pour sortir par le haut de cette véritable crise de confiance des Français dans leur système éducatif, le Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire met en débat le projet d’une école véritablement commune, de 3 à 18 ans, conduisant tous les élèves à un nouveau bac, de culture générale et technologique. Non seulement il faut s’opposer à la concurrence entre les établissements ou entre les enseignants, mais il faut aussi mettre en cause la concurrence entre les élèves, par la notation et les filières, au cœur de la culture de l’échec à l’école.

Arrêtons-nous sur le vieil adage selon
 lequel « tout se joue à l’école primaire »,
 est-ce exact? Dans quelles mesures ?
 Aujourd’hui, un certain nombre
 d’élèves arrive encore au collège avec
 un niveau de lecture très moyen, voire faible, comment expliquez-vous cela ?___En effet, il est de plus en plus clair maintenant que les sorties sans diplôme, la baisse du niveau mesuré en fin de collège par les enquêtes PISA ainsi que les inégalités d’accès aux différents bacs prennent leur source dans les premières années de scolarité, lors des apprentissages élémentaires de la culture écrite. Notre projet est réaliste dès lors que nous parviendrons à améliorer massivement les résultats des élèves en fin d’école primaire. Qu’on en juge : lorsqu’ils font partie du quart des élèves ayant le mieux réussi les évaluations à l’entrée en 6e, 85% des enfants d’ouvriers et 93% des enfants de cadres parviennent au lycée général et technologique sans redoubler au collège ! Autrement dit, les inégalités de parcours scolaires ne résultent pas d’une ambition excessive (comme d’avoir voulu mener 80% des élèves au bac à partir des années 1990, et aujourd’hui 50% d’une classe d’âge à un diplôme de l’enseignement supérieur) mais plutôt des limites des dispositifs pédagogiques et des systèmes d’apprentissage imposés à l’enseignement primaire.

Le récent débat sur le système de notation à l’école est-il selon vous un axe de travail intéressant ?___Supprimer les notes ne veut pas dire supprimer l’évaluation : pour apprendre, les élèves ont besoin de connaître leurs acquis, mais pas d’être classés. De même, supprimer les filières, comme nous proposons de le faire en créant un lycée unique, ne veut pas dire supprimer les matières technologiques, mais les intégrer dans la culture commune enseignée au lycée, au même titre que les matières littéraires, scientifiques, artistiques, etc. Actuellement, les notes préparent l’orientation des collégiens et des lycéens dans des filières inégales, en faisant croire aux élèves qu’ils ont bien mérité ces verdicts scolaires. Mais selon nous, la sélection permanente des élèves n’a rien de naturel et n’est aucunement une conséquence fatale des inégalités dans notre société : en donnant moins à ceux qui ont moins, la ségrégation scolaire et leur mise en concurrence est au contraire la première cause des inégalités d’apprentissage, les moins bien notés intériorisant plus ou moins silencieusement qu’on ne leur prête pas vraiment les mêmes capacités…

La refonte de l’école ne passe t-elle pas d’abord par une meilleure formation des enseignants ?___Tout à fait. Les enseignants doivent pouvoir reprendre la main sur leur métier avec la collaboration des chercheurs et des moyens matériels et financiers suffisants, du temps de travail pour la formation continue et l’expérimentation, comme par exemple au collège La Durantière de Nantes, où des enseignants testent et critiquent collectivement entre eux des leçons préparées par leurs collègues pour leurs élèves. Leur formation initiale doit elle aussi être repensée en fonction des ambitions de l’école commune, portées par deux règles déontologiques essentielles consistant pour les enseignants à ne pas accepter de ne pas se faire comprendre, et pour les élèves à ne pas accepter de ne pas comprendre. Cela implique un haut niveau de maîtrise, bien sûr des savoirs scolaires qu’ils ont à transmettre, mais aussi des savoirs savants dont ils sont issus, ainsi qu’une formation didactique leur permettant d’affronter les difficultés intellectuelles rencontrées par les élèves, sans les imputer systématiquement à leur milieu social et en partant au contraire de la conviction de l’égalité des intelligences humaines.

Propos recueillis par Elsa GAMBIN

__Tristan Poullaouec participe aussi au GRDS, composé d’enseignants syndicalistes et de chercheurs universitaires 
 democratisation-scolaire.fr qui a publié L’école commune. Propositions pour une refondation du système éducatif (aux éditions La Dispute en 2012). GRDS, L’école commune. Propositions pour une refondation du système éducatif, La Dispute, 2012.

 

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