5
mai
2020

Marie

Marie Corbineau 46 ans Infirmière de nuit, service de soins de suite. Mère isolée de 3 filles (Marie-Rose 10 ans, Michelle 8 ans, Agathe 6 ans).

LES 3S : SOINS, SOLIDARITÉ ET SOLITUDE… UNE VIE D’INFIRMIÈRE EN TEMPS DE COVID-19

Contexte
Nous sommes le jeudi 23 avril. Il y a un peu plus d’un mois, j’étais en arrêt. Le Covid-19 nous a infecté mes filles et moi. Pour elles, quelques symptômes bénins : diarrhée et maux de têtes. Pour moi, fièvre, fatigue, essoufflements même assise dans mon canapé et brûlures qui irradient dans le thorax, surtout la nuit. Stressants, ces symptômes n’ont duré que 4 jours mais j étais rassurée seulement au 15e jour car au dela de cette période, le risque de développer une forme sévère est plus faible. Je ne saurais dire qui a été les premières contaminées.
Malgré tout, il a bien fallu que je m’improvise professeur des écoles, mais nous travaillions dans le jardin et nous faisions en sorte que la vie soit la plus douce possible.

La solitude du soignant
Sortie de quarantaine, il fallait retourner au travail ! Retour donc au sein de mon établissement où je travaille 5 nuits par semaine une semaine sur 2, ce qui me permet d’être disponible les semaines où j’ai mes filles. Avant, il m’arrivait de prendre 1 ou 2 nuits en plus mais faire garder mes enfants n’est plus possible en ce moment. Ce retour, je l’ai vécu avec beaucoup d’a priori et d’appréhensions. Dès mon arrivée dans mon service, j’ai vu que les choses avaient changé. Toutes les portes sont fermées, on ne croise presque plus personne et, quand on croise une ou un collègue, on les reconnaît à peine tellement nous sommes « habillés » de protections. Chacun est confiné dans son secteur, on évite tout déplacement inutile. Le premier jour, j’étais un peu perdue. Tu te sens en tension, tu dois te concentrer sur les protocoles mis en place, tes repères changent… sans oublier la hantise de contaminer des personnes ! Bref, l’hygiène est devenue une obsession jusqu’à ce que les règles d’asepsie deviennent automatiques. Dans les couloirs règne alors une certaine froideur, une ambiance hyper triste, les patients sont masqués, ils n’ont plus de visites et sont confinés dans leurs chambres.

Dans mon service, normalement, nous ne gardons pas les personnes atteintes du Covid car nous avons des personnes avec des pathologies lourdes ou immunodéprimés. Certains patients sont en fin de vie, ils ont besoin de sympathie et de leur famille. Or, au début de cette crise sanitaire, on peut dire que les mesures d’isolement et de confinement dans les services on manqué d’humanité. Nous ne pouvions passer beaucoup de temps avec nos patients et leur famille était complètement exclue. Certains patients sont partis seuls… mais les choses ont changé, heureusement ! Et les familles peuvent dire au revoir à un être cher, comme nous pouvons à nouveau accompagner celles-ci dans cette perte. C’est un soulagement parce que c’est une part importante dans l’accompagnement des personnes en fin de vie.

En temps normal, la nuit, je travaille en binôme avec une aide-soignante. Depuis une semaine, nous avons un cas de Covid. Une personne qui n’est pas transportable, qui ne sera pas réanimée. L’organisation a donc changé. Certaine nuits, durant 10 heures, je suis seule et confinée dans une aile du malade. C’est un peu compliqué ! D’autant que nous commençons à manquer de masques FFP2. De fait, on le garde un peu plus longtemps, nous sommes donc moins protégés. Les autres patients de l’aile ont aussi besoin d’aide mais tu as quand même une intimité un peu particulière quand tu accompagnes une personne très isolée et en fin de vie. Habituellement, quand tu es en binôme, tu partages tes forces, mais là, c’est encore plus dur. Depuis peu, la vie du service a repris, nous avons des entrées du CHU et on s’aperçoit qu’on va devoir tenir sur le long terme avec des prises en charge « classique » et le Covid. Pour les soignants, le plus dur n’est pas forcément passé, c’est encore beaucoup de questions mais aussi beaucoup de travail.

Dans la vie… aujourd’hui
Nous, soignants, on vit une période où le travail impacte beaucoup sur nos vies . Déjà, quand je rentre chez moi, je prends des précautions incroyables par peur d’être contaminante. C’est stressant. Alors, je me déshabille entièrement dans mon garage où je mets mes habits dans un sac et file nue à la douche où je me lave entièrement. Je fais machine sur machine et nettoie tout avant que mes filles reviennent. Au début, quand elles venaient me faire un petit coucou (leur père habite en face de chez moi), je ne voulais pas mais c’était trop dur pour tout le monde alors j’ai lâché un peu de lest, tout en restant attentive ; pour tenir il est indispensable de vivre des bons moments, de rester humain.

Quand je vais faire mes courses, je suis prioritaire et j’en profite. Mais il faut voir le regard des autres. J’ai l’impression d’être étiquetée Covid. Cette méfiance, c’est assez malsain et ça manque quand même pas mal de recul, surtout quand on sait que ça va durer des mois. Il faut nous faire confiance aussi en dehors de l’hôpital. C’est tout de même étonnant de trouver de la douceur auprès de nos patients âgés (et non infectés) alors que des jeunes, qui ont beaucoup moins de risque, nous rejettent ! J’ai une amie infirmière libérale qui, en allant soigner une patiente, a trouvé un mot sur la porte de l’immeuble : « Mme l’infirmière, veuillez ne pas toucher les boutons et la poignée de la porte. Débrouillez-vous autrement. » C’est tout de même extrêmement violent. J’ai une collègue dont le mari trouve inconcevable qu’elle rentre à la maison ! Et même entre soignants, c’est parfois violent. Une autre collègue était mal-fichue, en fait, elle avait le Covid. Son binôme ne lui parle plus, lui en veut alors qu’elle n’a rien contracté. Dans notre métier, la distance n’est pas possible, il y des risques et ça met des tensions. Mais dans la société, on n’est pas plus dangereux que n’importe qui. Peut-être même moins avec toutes les précautions que nous prenons.

Pour conclure, nos vies ont changé, ma vie a changé. Hier, pour la première fois depuis longtemps, je me suise mis devant un film. Il commence. Deux personnes se parlent à 30 cm l’un de l’autre. Réflexe horrifié ! Ils ne portaient pas de masques…

BIGRE : MARIE ! TU PENSES QUOI DES APPLAUDISSEMENTS ?
Marie : C’est très gentil mais on n’est pas des héros, on fait notre boulot ! J’espère juste qu’à la fin de cette crise, la population sera avec nous pour demander plus de moyens. On en manque terriblement et ça, depuis longtemps.

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