28
octobre
2019

PARENTALITÉ POSITIVE : BIENVENUE EN ENFER ?

Entretien avec Sophie Marinopoulos, psychologue, psychanalyste, spécialisée dans les questions de l’enfance et de la famille, fondatrice du lieu d’accueil et d’écoute Les Pâtes au Beurre.

Entretien avec Sophie Marinopoulos

Que vous inspire la chronique de Claire ? (Voir article précédent : Parentalité positive, billet d’humeur)

Que cette maman comme toutes les mères comme tous les pères, tous les parents veut le meilleur pour son enfant. Ces adultes se projettent comme des parents qui sauront être dans toute circonstance, adaptés aux besoins de leur enfant et les rendre heureux. Et puis l’enfant arrive, les transformant définitivement en parent, les bousculant dans leurs idéaux, les confrontant à ce qu’ils sont : des êtres lambda. Ils vont avec leurs ressources, leur force et leur fragilité vivre l’expérience de l’être parent qui s’éprouve au jour le jour, se transforme dans la rencontre avec l’enfant.

Être parent c’est ça, c’est grandir aussi, inventer, créer son propre cheminement.

Il y a de l’imprévu, de la tension, des doutes, qui accompagnent les petites joies et les grands bonheurs. Alors faire croire que « l’être parent », qui d’ailleurs est devenu non plus de « l’être » mais un concept « la parentalité », possède une seule mélodie, enfermée dans des kits qui se vendent cher, profitant de ce désir légitime du parent d’être parfait pour les dépouiller financièrement, nous engage sur la robotisation du parent. Si j’ai accepté cette interview c’est pour m’adresser aux parents et leur dire qu’après 35 ans d’expérience à leur côté, ils m’ont appris justement à quel point chaque parent est singulier et chacun sait être parent.

Les Pâtes au Beurre fêtent leurs 30 ans cette année, est-ce un lieu où l’on prodigue des conseils pour une parentalité positive ?

Nous sommes bien loin du concept de « parentalité positive » qui me sort par les yeux dans son expression actuelle tant elle s’éloigne de ses principes fondateurs que nous partageons : la considération de l’enfant dans ses besoins premiers. La parentalité positive a fait le choix de s’exprimer aujourd’hui dans un marché qui rapporte gros. Aujourd’hui la parentalité positive dicte, prône, vend, à un rythme vertigineux, faisant gonfler la culpabilité de tous ces parents qui échouent face aux exercices « du bon parent ». Comprenez ceux qui osent crier, s’énerver, rêvant de fuir leurs progénitures.

Alors pour celui qui a payé cher le kit du bon parent ou qui a tout lu et n’y arrive pas, cela génère des dégâts réels au sein des familles qui arrivent dans notre cuisine, écrasées par la culpabilité et le sentiment de ne pas être des parents « efficaces ».

Parce que derrière son apparente bienveillance, la parentalité positive recèle des injonctions que notre modernité porte fièrement : efficacité, rendement, performance. Là se déploie une angoisse abyssale pour tous parents qui veulent le meilleur, pensent qu’il y a un moyen d’y arriver, perdant de vue qu’être parents est avant tout une rencontre singulière avec son enfant et qu’ils vont ensemble trouver leur route.
Notre approche a choisi « d’être là ». Notre cuisine où nous accueillons est un lieu gratuit anonyme et sans rendez-vous. Le but est d’offrir du temps ensemble pour que chacun explique sa difficulté et que nous puissions soutenir la recherche de solutions. Mais celles-ci viendront du parent, afin qu’il soit le parent qu’il a envie d’être et pas celui qui lui est imposé. Notre spécialité, nous sommes tous psychologues ou psychomotriciens, diplômés et expérimentés nous permet de les éclairer et pas de les assommer de conseils.

Cette notion de communication non violente est-elle symptomatique d’une époque en perte de repères ?

Oui nous sommes dans une époque difficile qui violente le Sujet et particulièrement les enfants et leurs parents. Alors que ce moment de la vie demande du temps pour se comprendre et s’ajuster, tous courent pour être à l’heure au travail, performant, se contenant sans cesse dans ce qu’ils ressentent, pris dans des paradoxes qui les mettent en tension.

Leur être psychique est muselé, prisonnier de cet impossible à refuser, au risque d’être exclu : du travail, de la communauté des parents s’ils ne répondent pas aux attentes de la société… la parentalité positive et la communication non violente flirtent avec ce contexte de notre modernité.

Avant tout, il faut garder en tête que la plupart des parents sont animés par une envie de bien faire. Or, bien faire ne voudra pas dire la même chose d’une famille à l’autre. La parentalité nous ramène aux racines de notre identité, et cela peut être perturbant en fonction de sa propre histoire. Le lien parents/enfant est riche et vivant, car il est unique. Et c’est pour cela que la parentalité positive telle qu’on nous la vend est à la fois un danger et un leurre, car elle nie la dimension individuelle pour faire rentrer le parent dans le moule.

Quelle différence avec nos parents ?

Le temps s’est considérablement accéléré depuis une génération. Les écrans ont envahi nos vies et nous passons nos journées à courir. Les mères travaillent davantage à l’extérieur et le temps en famille est minuté, soumis à un rythme véritablement stressant. L’énergie et l’attention que nous portons à nos enfants s’en ressent, alors que leurs sollicitations sont constantes. On arrive à des situations auxquelles la parentalité positive prétend répondre par des conseils miracle, comme s’il existait un enfant type.

C’est terrifiant car cela précarise les parents en les privant de leur créativité.

On les infantilise en leur expliquant comment faire, quelle attitude adopter, les maintenant/enfermant dans une posture de consommateur docile. Il y a une vraie dimension politique dans l’expression de cette vente au consommateur. C’est pour cela que le choix des Pâtes au Beurre, par ses valeurs de solidarité, d’égalité, de mixité sociale, de lutte contre toute forme d’exclusion et d’éducation populaire participe à l’intérêt public. Nous sommes en-dehors du circuit marchand et nous faisons le pari du collectif sur lequel naît l’entraide.

La notion d’autorité cristallise les débats, notamment pour les adeptes de la communication non-violente.


C’est un vaste débat et cette notion peut être terrifiante. L’autorité c’est aussi autoriser, offrir un espace à l’enfant où il peut grandir. C’est différent d’une famille à l’autre et cela se discute. Dans notre cuisine nous assistons à des autorités très différentes. Mais rappelons-nous que créer un espace du grandir pour les enfants c’est poser des limites, c’est donc entrer en relation avec l’enfant, discuter avec lui de ce qu’il peut et ne peut pas faire. La permissivité est dans son « oui à tout », abandonnique, c’est-à-dire qu’elle livre l’enfant à lui-même. Quand vous dites « non » vous vous engagez dans la parole.
Quand on est parent on touche encore plus du doigt l’ambivalence qui habite les humains.

Cette part de soi qui dit à la fois « oui » et « non » qui pense à la fois « amour » et « haine ».

Cette ambivalence est devenue un tabou, on nous prive de ces pôles émotionnels en ne les nommant pas, en aseptisant sous le mot bienveillance notre vie émotionnelle. Les mots sont pourtant essentiels pour repérer, nommer et partager. Les sentiments interdits privent de parole, et quand on a plus de parole, on passe à l’acte. Alors que quand on peut mettre des mots, on peut retrouver l’appartenance au collectif : « Ah, je ne suis pas seul !». Aux Pâtes au Beurre, on cherche à comprendre ce que vit le parent, à le soutenir pour qu’il soit nourri à l’intérieur. Cela passe par l’écoute, le partage, dans un accompagnement respectueux.

Propos recueillis par Manuella Unal

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