29
janvier
2019

QUOI MA GUEULE ? (2/4)

Article du dossier :
"QUOI MA GUEULE ?"

Sociologue au sein du GERS (le Groupe d’Étude et de Recherche Sociales), Karine Meslin mène notamment une étude sur les 10 ans des SECD. Elle nous apporte son éclairage sur les questions de discriminations.

Pourquoi entend-on que la France est en retard dans la lutte contre les discriminations ?
Parce que l’État français a mis longtemps à reconnaître l’existence de discriminations du fait même des principes défendus dans la Constitution, depuis la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité. Reconnaître l’existence de discriminations conduisait à reconnaître un profond dysfonctionnement… ça a été difficile et long. Il a fallu attendre 1998 pour que le gouvernement reconnaisse officiellement l’existence de discriminations, bien après que l’Europe ait légiféré sur cette question.
À la fin des années quatre-vingt-dix, en France, la question s’est imposée par les discriminations à caractère racistes, fondées sur les critères de l’origine supposée ou réelle. Depuis cette période, le nombre de critères de discrimination reconnus par la loi est passé à 25. Et de nombreuses mesures ont été prises pour sensibiliser à cette question, pour apprendre à encadrer les espaces de choix entre deux candidats à un emploi ou à un logement par exemple, car c’est dans ces espaces de choix que se produisent les discriminations. Des formations ont été construites pour tenter de lutter contre les stéréotypes qui peuvent conduire à se dire, par exemple, « ha non je ne vais pas prendre une fille pour le bâtiment, elle ne va pas tenir le coup » ou « à choisir, je vais éviter de prendre un jeune de quartier populaire comme locataire, parce qu’on ne peut pas leur faire confiance… ». Des mesures ont également été prises pour accompagner les victimes. En vingt ans, les lignes ont pas mal bougé, mais de là à dire que les discriminations sont moins nombreuses, rien n’est moins sûr… Les différentes études réalisées n’ont, à ma connaissance, pas de dimension comparative avant-après, mais elles apportent la preuve que les discriminations sont très importantes… Qu’à dossier identique, les femmes demeurent moins bien rémunérées que les hommes  ; qu’une personne noire a moins de chances d’accéder ne serait-ce qu’à une visite de logement dans le parc privé qu’une personne blanche ; que les jeunes portant un nom à consonance étrangère ont moins de chances d’accéder à l’emploi, et même, dès le collège, à un stage…

Malgré cela, il y a encore peu de plaintes pour discriminations qui aboutissent, pourquoi ?
Il y a sans doute différentes raisons. D’abord, il y a peu de plaintes déposées… Porter plainte n’est pas un exercice anodin. Cela suppose d’identifier le préjudice, de se sentir dans son bon droit et d’espérer être entendu. Certaines personnes ont intégré ces injustices comme étant la norme ou ne sentent pas la légitimité pour porter plainte : elles ferment les yeux, laissent passer… Ensuite, les premières personnes auprès de qui remontent les situations de discrimination – un collègue, un animateur de centre social, un syndicat, etc. – peuvent parfois ne pas savoir comment orienter les victimes. Il arrive aussi qu’ils les dissuadent de porter plainte : pas dans l’objectif de les pénaliser, mais parce que les procédures sont longues et peuvent coûter cher et qu’ils anticipent les difficultés à venir. Enfin, et ce frein n’est pas moins important parce qu’il est cité en dernier, faire la preuve que l’on a été discriminé n’est pas une mince affaire… À l’exception du cadre des Prud’hommes, c’est à la victime de prouver qu’elle a été discriminée. Si on reprend l’exemple de l’employeur dans le bâtiment qui refuse de prendre une femme, s’il est accusé de discrimination, il pourra toujours dire que le choix a été fondé sur telle ou telle ligne du CV… Les plaintes qui aboutissent sont donc peu nombreuses, mais elles ont une portée importante, pour les situations singulières reconnues et plus généralement, pour rappeler que ces choix sont illégaux et nuisent aux individus discriminés comme à la cohésion sociale.

Quel est l’objectif de l’étude portant sur les 10 ans des SECD ?
Cette étude a pour objectif de produire un état des lieux sur ce qu’un évènement d’éducation contre le racisme et toutes les formes de discriminations, renouvelé tous les ans pendant dix ans, a produit localement. Il s’agit de regarder si des actions répétées d’éducation contre les inégalités de traitement ont essaimé ; si les SECD ont contribué à faire émerger ou à renforcer la dynamique locale autour de ces questions ; si des personnes ou des associations jusqu’alors éloignées du sujet s’en sont emparées… Et puis, cette étude vise aussi à regarder si les principes et les modes d’actions qui ont été définis il y a dix ans sont toujours adaptés, ou s’il faut en inventer de nouveaux.
Beaucoup de choses sont imaginables et imaginées par les acteurs du territoire : identifier et communiquer sur les discriminants ou travailler plus auprès des personnes en position de discriminer ; sensibiliser de nouveaux acteurs par exemple ou travailler sur les critères de discriminations les moins connus ou consensuels ; développer les actions qui croisent plusieurs critères de discrimination comme l’origine et l’orientation sexuelle par exemple. Les possibilités sont nombreuses. Il s’agit de regarder ce qui a été fait et ce qui peut encore être fait.

Propos recueillis par Valérie MARION

→ contact@gers-sociologie.fr

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