31
janvier
2017

VIOLENCE, GARE À TES FESSES !

Chaque année, les praticiens du CHU reçoivent des centaines d’enfants et d’adolescents, victimes de maltraitances à la maison ou à l’extérieur. Si les moyens se sont améliorés, le chemin est encore long pour permettre à l’enfant de disposer d’un parcours de soin adapté à ses besoins et à son âge. La violence subie laisse sur les individus une empreinte indélébile, quel que soit l’âge, et révèle de plus en plus ses irréversibles conséquences. Rencontre avec le Docteur Laurence Dreno, pédopsychiatre hôpital de jour pour adolescents et le Docteur Nathalie Vabres, pédiatre coordonnatrice UAED, Unité d’Accueil des Enfants en Danger à l’Hôpital Mère-Enfant du CHU de Nantes.

Vous travaillez autour du concept d’éducation positive… Est-ce un idéal éducatif, ce vers quoi doivent tendre tous les parents ?
Dr Vabres : On a tout entendu après mai 68, que les parents ne mettaient plus de limites, qu’ils étaient devenus trop laxistes… Ce n’est pas vrai. Simplement l’éducation positive est une éducation bienveillante, qui permet à l’enfant de se développer avec une bonne santé psychique et physique. C’est aussi une éducation par l’exemplarité. Le parent se doit de montrer le bon exemple, de ne manifester aucune violence. On ne peut pas taper son enfant et lui expliquer après que ce n’est pas bien de frapper ! Il est toujours important de rappeler qu’« une bonne fessée » comme on dit, ça ne fait jamais de bien. Et donc que l’interdiction des violences corporelles, ce qu’on nomme « la loi anti-fessée », votée en décembre dernier par le Parlement, est une bonne loi. Donner une fessée ne rend pas un enfant gentil. Les enfants n’ont pas à nous être soumis. Il faut leur apprendre la négociation. Un enfant qui connaît la violence, ou qui casse tout à l’école, ne connaît ni la négociation, ni même l’empathie. On peut gronder, donner des règles, mais pas frapper. On voit encore des parents nous dire « j’ai le droit ».
Dr Dreno : Oui, or il est bon de rappeler que les parents ont surtout des devoirs parentaux. Et il faut également insister sur le fait que l’éducation n’est pas une affaire de domination-soumission. L’enfant n’appartient pas à ses parents. Il ne faut pas craindre de montrer à l’enfant que nous sommes humains, c’est-à-dire que parfois nous avons des solutions, parfois non. Il faut accepter cet état de fait, et être constamment dans le respect de l’autre. Ce n’est pas qu’une question d’amour mais de pouvoir répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant, qui doit se sentir choyé, sécurisé, tant physiquement que psychiquement. Cette éducation positive va alors créer chez l’enfant un attachement sécurisant. D’ailleurs, il a été reconnu qu’un enfant choyé et bien protégé dans un pays en guerre peut aller mieux qu’un enfant gravement battu dans un pays comme le nôtre.

Les parents ne sont-ils pas sous le joug du regard sociétal, de cette peur, cette pression constante d’être perçus comme de mauvais parents ?  
Dr Vabres : Le regard des autres est différent d’une société à l’autre. Dans les pays nordiques par exemple, personne ne va vous regarder de travers si votre enfant crie dans un lieu public. Pourquoi ? Parce qu’à un certain âge, un enfant qui crie, c’est normal. De même qu’un enfant qui se roule par terre à deux ans, ce n’est pas anormal. C’est simplement physiologique ! Tout comme un adolescent va dormir plus, ou claquer les portes de temps en temps. C’est hormonal. Et ça ne fait donc pas de vous de mauvais parents ! En France, ce qui est étonnant, c’est ce regard posé sur la gifle ou la fessée. Si vous voyez un homme gifler sa femme, ou battre son chien, vous allez, et à juste titre, vous insurger. Mais si vous observez une fessée sur un enfant, la réaction de la plupart des gens sera « il a dû faire une bêtise, c’est normal ». Or non, ça ne l’est pas. La violence doit être un interdit clair, posé. Tout comme l’inceste. D’ailleurs, on sait que dans les dictatures, où la violence est donc organisée au niveau de l’État, il y a davantage de châtiments corporels. ››

L’adage « la violence engendre la violence » est donc une réalité indiscutable.  
Dr Dreno : Sans aucun doute. Les symptômes violents sont le plus souvent la résultante d’une violence cachée intrafamiliale, et la carence et la violence créent du handicap chez l’enfant ou l’adolescent. Un adolescent qui commet des violences sur un autre, ce n’est jamais par hasard. Mais il convient de rappeler, c’est important, que la majorité des personnes maltraitées ne maltraitent pas leur enfant par la suite. On peut donc stopper ce schéma de répétition. Pour cela, nous travaillons donc beaucoup sur la prévention, du bébé secoué jusqu’à l’adolescent. J’insiste donc là sur le fait qu’on a le droit de demander de l’aide, de passer le relais. Il faut absolument trianguler, introduire du tiers : famille, amis, travailleurs sociaux… Sinon, la symptomatologie prendra le dessus. Quand un parent commence à se sentir persécuté par son enfant, il faut absolument réclamer de l’aide. Il ne faut jamais rester seul avec ce sentiment de persécution. J’insiste aussi sur le fait que cela touche tous les milieux, et qu’il faut être accueillant, bien recevoir le parent qui demande de l’aide, ne pas le juger.

Quelles sont les séquelles sur l’enfant, l’adolescent, l’adulte ?
Dr Vabres : Rappelons que les violences (parmi lesquelles j’inclus les négligences), qu’elles soient sexuelles, psychologiques, physiques, conjugales, sont un problème de santé publique. Il y a d’ailleurs plusieurs rapports de l’OMS à ce sujet. En ce qui concerne les séquelles, il est important de savoir qu’elles risquent d’être les mêmes pour un enfant qui ne fait « que » voir et entendre des violences conjugales que pour un enfant battu. À l’âge adulte, les conséquences sont aussi dévastatrices : davantage de risque de développer des pathologies psychiatriques, de dépressions, d’addictions, une espérance de vie plus courte, plus de cancers et de maladies cardiovasculaires pour les personnes ayant vécu des violences. Les violences ont des répercussions très graves sur la santé physique et psychologique. J’ai récemment rencontré une jeune fille de 14 ans, avec une très grave infection aux dents, qui ne pouvait plus en ouvrir la mâchoire, mais elle me disait « ça va ». Elle était comme coupée de sa douleur.
Dr Dreno : Cet exemple décrit très bien ce que l’on nomme la « sidération psychique » et ce que cela engendre sur l’individu. Ce qui nous arrive est tellement violent, impensable, que ce n’est pas mentalisable. Je ne veux pas réfléchir à ce qui m’arrive, c’est au-dessus de mes forces. La personne va donc couper le contact avec son propre corps, et peut ne pas ressentir la douleur. C’est un mécanisme de défense qui fait que la personne, de manière très concrète, ne « pète pas un plomb ». Un adolescent peut d’ailleurs chercher cette sensation de dissociation, qui va provisoirement le protéger. Chez l’enfant, la violence va entraîner des troubles du développement. Son cerveau ne va pas se développer normalement. On traite souvent la conséquence comme la cause, mais non : ses troubles psychiques sont bien provoqués par cette violence, ces carences. Ce sont elles qui en sont la cause. Il faut aussi avoir en tête que le jeune enfant est autocentré, c’est-à-dire qu’il va penser que si on le frappe, c’est de sa faute, que les coups sont une réponse à un comportement de sa part. Il ne comprend donc pas forcément que c’est anormal et interdit.

Qu’en est-il de la résilience ? Sommes-nous tous inégaux face à elle ?
Dr Vabres : Lorsqu’un adulte bienveillant était tout de même présent avant, ou bien entre dans le parcours de soin de l’enfant, un membre de la famille, un travailleur social, peu importe, quelqu’un sur qui l’enfant peut s’appuyer, cela l’aide sur le chemin de la résilience. Mais sinon oui, il est évident que nous n’avons pas tous les mêmes capacités de reconstruction, cela dépend de l’histoire de chacun…

Parlez-nous un peu des dispositifs du CHU, et de l’UAED, l’unité d’accueil des enfants en danger…
Dr Vabres : Nous comptons environ 30 000 passages par an aux urgences pédiatriques. Il s’agit aujourd’hui d’essayer de mieux dépister l’enfant en danger, mais aussi de faire un maximum de prévention. L’UAED reçoit sur mandat judiciaire, et hors mandat judiciaire. Très peu d’unités en France font les deux. Nous recevons en consultation conjointe, soit deux professionnels à chaque fois, car il est parfois difficile d’entendre ce que nous entendons. L’UAED a mis en place en 2010 un dispositif d’audition filmée pour les mineurs. En d’autres termes, l’unité dispose d’une salle dédiée et équipée aux entretiens de mineurs, entretiens réalisés par les policiers ou gendarmes. L’idée de proposer cela à l’intérieur du CHU et non dans un commissariat ou une gendarmerie est d’éviter un sur-traumatisme à l’enfant. L’enfant a le droit à un parcours de soin et judiciaire adapté à son âge. Il faut donc garantir un examen bienveillant, et pour cela mieux vaut être reçu dans un lieu de soin que dans un endroit où il pourra être amené à croiser des gens menottés ou saouls. En 2016, l’UAED a reçu en moyenne 300 auditions et 200 informations préoccupantes et signalements.

On se tourne souvent vers l’hôpital, or on sait aussi que celui-ci est débordé…
Dr Dreno : Aujourd’hui, on commence à percevoir les limites de l’hôpital… Il ne peut pas tout faire ! Quand un enfant maltraité arrive, l’hospitalisation semble le seul recours. Or non seulement cela demande énormément de moyens, d’énergie et de temps pour les acteurs, mais surtout il faut être conscient que cette prise en charge va être longue, et nécessiter l’investissement de plusieurs professionnels. Ce parcours de reconstruction prend du temps, se fait sur la durée, et donc pas seulement le temps d’une hospitalisation. Un comité d’experts sur les besoins fondamentaux de l’enfant en protection de l’enfance, initié par Laurence Rossignol, travaille sur l’idée qu’un enfant battu, qui rentre dans le circuit de la protection de l’enfance, a évidemment besoin d’un panier de soins supérieur à d’autres, en termes de remboursements de spécialistes par exemple. Il faut que l’enfant redevienne sujet de la démarche de soin, pas objet. Et il faut également davantage de souplesse dans la prévention, et rappeler sans cesse que la violence n’est pas tolérable. On découvre chaque jour un peu plus que les conséquences de ces violences sont plus chroniques qu’on ne le pensait.

Propos recueillis par Elsa Gambin

 

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